« L'analyse linguistique des formes sentencieuses »
Journée d’études, vendredi 03 avril 2009,
Maison de la Recherche (amphi D 035)

Compte rendu, par Stéphane Viellard

    La première journée organisée par le laboratoire « Stéréotype, phraséologie, théories de l’écriture et organisation des textes » a eu lieu à la Maison de la Recherche, le 3 avril 2009.
Elle était consacrée aux aspects linguistiques des formes sentencieuses.    
    Auteur de nombreux travaux de linguistique sur les stéréotypes, Jean-Claude Anscombre (CNRS) part du postulat qu’on ne peut pas étudier une catégorie que l’on n’a pas préalablement définie. Il se livre au réexamen minutieux d’une vulgate qui véhicule encore de nos jours de nombreux préjugés que l’analyse démentit. Les formes dites brèves le sont-elles réellement ? Existe-t-il des marqueurs formels de la généricité ? Les proverbes sont-ils vraiment figés ? Jean-Claude Anscombre propose une autre thèse en partant d’une série d’arguments (schémas rythmiques et rimiques, modifications,…) pour en conclure que « le figement n’est pas un trait caractéristique des proverbes », mais que ces derniers « sont formés sur un nombre limité de moules rythmiques fixes dans un état donné de la langue ».
    Partant de la réflexion de Jacques Veyrenc sur les systèmes d’énonciation exposée dans un article sur l’impératif(1), Paul-Louis Thomas (Paris-Sorbonne) analyse la question de l’aspect et du temps dans le corpus de proverbes bosniaques-croates-monténégrins-serbes compilé au XIXe siècle par Vuk Karadzic. Les proverbes utilisent un grand nombre de structures aspecto-temporelles (absence de verbe, infinitif, présent imperfectif, présent perfectif, parfait imperfectif, parfait perfectif, aoriste, futur, impératif imperfectif, impératif perfectif, conditionnel), qui relèvent des différents systèmes énonciatifs : énoncés de discours, énoncés de récit, énoncés gnomiques.
    Co-auteur, avec Yves-Marie Visetti, d’une importante monographie consacrée à la sémantique proverbiale(2), Pierre Cadiot (Paris VIII) dégage quatre pôles : scénographie (sens littéral), figuralité, maxime (topoï, pragmatique, logique) et thématique ciblée (objet d’une visée). Le proverbe apparaît ainsi comme « un nuage de topoï » et admet un grand nombre d’interprétations qui invalident la notion de dénomination. La « grammaire du proverbe » se construit autour du motif, d’ordre narratologique (la parenté du proverbe et du mythe avait été soulignée par A. Potebnja [1835-1891]), du profil et du thème.
    Analysant les traductions anglaises des Maximes de La Rochefoucauld, Mathias Degoute (Paris-Sorbonne) souligne les différences de lectures entre le public anglais et le public français, analyse le traitement variable de la structure formelle des énoncés dans leurs traductions anglaises et met en relief l’évolution des traductions vers une plus grande littéralité.
    Les formes sentencieuses ont fait en Russie à partir du XVIIIe siècle l’objet d’une attention particulière, et leur collecte s’inscrit dans l’entreprise lexicographique rendue nécessaire par les réformes de Pierre Ier. L’étude, par Stéphane Viellard (Paris-Sorbonne) des recueils du lexicographe Andrej Bogdanov [1692-1766] et du grammairien Anton Barsov [1730-1791] montre que l’un comme l’autre se sont attachés à la description quasi expérimentale des unités phraséologiques comme lieu d’une combinatoire paradigmatique et syntagmatique à partir de matrices sémio-syntaxiques qui rappellent celles du recueil de Gabriel Meurier à la Renaissance.
    Dans une intervention finale, Pierre Cadiot a souligné l’importance des éclairages réciproques qu’apportent, dans un domaine encore trop cloisonné et parfois limité à l’époque contemporaine, les différents champs disciplinaires représentés lors de cette journée d’études.
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(1) J. Veyrenc, « L’impératif russe et les systèmes de l’énonciation », in L’Enseignement du russe, n° 19, P., 1975, p. 5-22, n° 21, P., 1975, p. 4-30. Repris dans J. Veyrenc, Études sur le verbe russe, Institut d’études slaves, P., 1980, p. 85-129. « C. L’impératif en système d’aphorisme », p. 114-126.
(2) Y.-M. Visetti, P. Cadiot, Motifs et proverbes.Essai de sémantique proverbiale. « Formes sémiotiques », PUF, P., 2006.